mardi 10 mars 2009

Retraite spirituelle

 

Cette fois, c'est décidé, je pars tracer ma route en solitaire, loin de l'appartement et le confort de Yoff. Loin aussi des autres, que j'aime beaucoup, là n'est pas la question, mais surtout plus proche de moi. De tous mes voyages, je n'ai pas connu meilleurs moyens de rencontrer les populations locales qu'en allant les voir chez elles, seul.

Je m'embarque donc pour une bonne matinée de galère dans les transports en communs sénégalais, toujours aussi longs et pollués de musiques assourdissantes, direction Joal, la ville de naissance du grand Lépolod Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal et ancien académicien. Joal marque aussi le sud de la petite côte. De là, je compte remonter ce petit bout de terre à pieds, pourvus que ceux-ci ne me fassent pas faux-bond en route.

A peine arrivé à la gare routière, un expatrié m'aperçoit de son œil affuté et me propose de venir manger avec lui. J'accepte. Il me demande si je veux venir visiter le « Calypso », son auberge à quelques mètres. Pas de problème, je le suis. À l'intérieur, il me montre une chambre, fort bien soignée par ailleurs et me dit que c'est 6.000 CFA la nuit. Bien sûr, ce n'est pas ma vision du voyage et je lui en fais part. Je lui indique aussi que je compte remonter la petit côte à pieds et si possible toujours être logé chez l'habitant. Il me regarde avec de gros yeux de Sénégalais étonné, une bonne dizaine d'années ici doit pouvoir suffire pour y parvenir avec brio, et me dit qu'il ne le ferait pas. Voilà qui ne m'étonne qu'à moitié à vrai dire. Qui, du reste, serait assez fou pour faire un tel chemin à pieds, j'ai prévu trois bons jours de marche, quand les transports en communs sont si peu chers. Sauf que, justement, ce n'est pas une question d'argent, et ça, personne ne semble le comprendre. Pas plus ici qu'ailleurs. L'aubergiste me dit alors que c'est « tant pis ». Tant pis surtout pour le déjeuner qui ne reposait que sur la parole d'un businessman français expatrié pour faire des affaires au soleil.

C'est ainsi que je reprend ma route. À pieds. La gare routière ne m'a déposé qu'à la bordure de la ville de Joal. Il me reste six kilomètres à parcourir pour y être véritablement. Nous sommes en mi-journée et la chaleur est intenable. Il s'est remis à faire chaud depuis ces derniers jours, d'autant plus qu'ici nous sommes plus au sud. Nous frôlons les quarante degrés cet après-midi ; il fera encore trente-deux degrés à dix heures ce soir, non loin de là. Je commence donc ma route à l'envers. Pas vraiment comme prévu. J'hésite à prendre un taxi pour partir du point le plus bas de la côte et ne faire que remonter la petit côte, pour une ou deux heures de marche aussi. Mais je n'en ferai rien. Je suis motivé comme jamais. Ou plutôt comme d'habitude.

Joal est un petit village sénégalais où il semble faire bon vivre. Un immense port avec un débarcadère couvert brasse des centaines de pêcheurs et de crieurs à la pelle. Les relents de poissons frais et moins frais ne me découragent pas de le traverser dans toute sa longueur. Le voyage, c'est aussi les odeurs et je m'en prends plein les narines. Je me prends aussi beaucoup de sable. Comme dans tout le pays, certes, mais quand on avance, vent de face, ce n'est plus la même histoire. Je me rassure en me disant que je finirai bien par aller dans l'autre sens dans quelques heures, il me suffit donc pour le moment de plisser les yeux et de marcher tout droit.

Tout au bout de Joal, se trouve les passerelles de bois qui relie le village à son jumeau Fadiouth. Fadiouth est une petite île recouverte de coquillages blancs qui explosent sous les pieds. Catholique à 90% comme quelques endroits sur la petit côte, Fadiouth vit autour de la mission, des saintes chapelles qui s'appellent Notre-Dame de Lourdes ou autre Saint François-Xavier, et du cimetière mixte : musulman et chrétien. Le village est un bel exemple de la tolérance que l'on peut trouver au Sénégal, tellement loin des tombes profanées de chez nous. J'en profite pour me recueillir dans la grande église blanche surmontée d'un grand cœur rouge bien kitch. Je pense alors aux miens dans un moment de paix et de bien-être intérieur absolu.

Un peu plus tard, après avoir quitté le cimetière, je suis interpellé par Williams, ça ne s'invente pas, qui me demande ce que je viens faire ici, moi le confrère catholique venu de loin. Je lui explique que je suis sur le point de marcher, en solitaire, pour penser. Très rapidement, ma retraite devient retraite spirituelle. Il ne fait aucun doute à ses yeux que j'accomplis une sorte de pèlerinage au nom de Dieu. Il y a sans doute un peu de vrai dans ces propos même si je ne marche officiellement pour aucun Dieu. J'ai certes reçu une éducation catholique depuis mon baptême et demeure très attaché à certaines valeurs catholique, mais je ne ne suis pas le pratiquant que Benoît XVI pourrait espérer croiser en chemin. Il n'empêche que l'idée de Williams, avec un « s » attention, me plaît particulièrement. Je ne fais rien de mystique. Je ne suis pas un illuminé et ne marche pour aucun gourou. Je ne fais que marcher, seul, pour penser. Aussi, la retraite spirituelle me convient parfaitement. Veulent y voir ce que voudront les uns et les autres, ce n'est pas essentiel à mes yeux. Je voyage pour moi-même. Fin de l'histoire.

Williams est impressionné par mon ambition et appelle sa mère aussitôt.

    • Tu veux venir manger à la maison ce midi ? Ma mère est d'accord.

    • Bien sûr !

Je ne manque jamais une telle occasion. On ne refuse pas l'hospitalité, comme on ne refuse pas une main tendue. Trop grands seraient les regrets par la suite. Je réalise alors la chance que j'ai, une fois encore, de tomber par hasard sur quelqu'un de si généreux qui donne sans compter, qui donne tout simplement car c'est plus important que de recevoir. Voilà même pas une demi-journée que j'ai entamé mon périple et je suis déjà convié dans l'intimité d'une famille du village. Quel bonheur !

    • Avant d'aller à la maison, je dois rapporter la pirogue au port. Tu as le droit de prendre le bateau ?

    • Il est où ton port ?

    • De l'autre côté de l'île.

    • Alors non. Où alors on devra refaire le chemin à pieds pour ne pas tricher dans ma démarche.

    • Ok.

Nous voilà donc partis pour un tour de pirogue à deux tout autour de l'île aux coquillages, comme disent les habitants. Williams m'invite à essayer de mener l'embarcation. Je m'y essaye sans trop y croire. Après nous avoir bien enlisés sur les bancs de sable, je lui rends son bâton. Il est bien meilleur que moi. Chacun son boulot. Williams a vingt-deux ans. Il continue les études. En terminale cette année, il va tenter de réussir le bac cette fois. Ici c'est un véritable diplôme qui a une vraie valeur sélective. Très difficile à obtenir, il fait encore référence. Williams parle Wolof, Français, un peu d'Anglais et, plus surprenant, se défend pas mal en Espagnol. Il est motivé et s'il doit conduire les barques à touristes ce n'est qu'en dehors de ses cours pour aider financièrement la famille comme tous les fils en âge de travailler au Sénégal. Lui voulait d'abord être footballeur mais un accident l'a vite fait changer d'idée. Avant cela, il voulait même être prêtre mais le destin a tranché pour lui. Son frère, en revanche, est moine. En France. Il faut absolument que j'en sache plus. Je dois rencontrer sa mère.

Arrivé dans la pénombre de la maison familiale, parasitée par les télé novelas brésiliennes habituelles, je fais la connaissance de Thérèse, de son nom de baptême. Un grand portrait de Sainte Thérèse trône derrière moi et apporte un soutien évident à ces paroles. Des photos du fils aîné trône un peu partout dans la pièce commune. Il est la réussite de la famille sans nul doute. Il vit en ce moment en République Tchèque le temps d'une mission de quelques mois mais est encore rattaché à son monastère en France. « Un grand voyageur du seigneur ».

Thérèse me parle un peu d'elle et c'est très émouvant de la voir se confier à un étranger, appartient-il à la même communauté religieuse ou pas. Mais apparemment dans cette maison, tout est justement lié à ça. C'est avec la charité chrétienne que les portes m'ont été ouvertes, je dois bien le reconnaître. Esprit de solidarité dans ce monde quasi exclusivement musulman, pourtant lui aussi très hospitalier. Thérèse anime aussi le catéchisme du village tous les samedis matins. Je comprends mieux sa conviction et ses « amen » dispensés à chacune de ses phrases. Je suis en face de la ferveur chrétienne à l'africaine. C'est saisissant.

Après les bénédicités que je m'efforce d'accomplir au nom de la tablée, on m'offre un Thiébou Djène, le plat national, à base de riz et de poisson. Rien de surprenant, j'en mange ici deux à trois fois par semaine. Les autres plats ne sont que variantes de ce même plat de toutes façons. Pas de problème, je l'estime toujours aussi bon et n'en suis pas encore trop blasé. Pendant le repas on parle des différences de foi entre l'Afrique et l'Europe. Thérèse est déjà plus ou moins au courant de la nonchalance des jeunes Français face à la pratique active de leur religion à travers les propos de son aîné, mais elle plus accablée encore par mon témoignage. Je ne veux pas la décourager pour autant et parle de l'enthousiasme de certains de mes proches. Elle semble réconfortée.

    • Jean-Paul II était un aimant pour les jeunes, me confie-t-elle. Il attirait les fidèles autour de lui. C'est plus difficile aujourd'hui. Mais il faut croire. Amen

    • Amen.

J'en serai presque convaincu moi-même, l'espace d'un instant, tant l'endroit est propice à la conversion. Mais ma route est longue et je décline la proposition que m'est faite de rester pour faire la sieste. Thérèse est impressionnée par ma foi, que ce soit en Dieu ou autre chose, et m'encense de mille compliments. Je ne peux écouter ses paroles sans lui avouer le profond respect que j'ai pour une grande dame comme elle qui, courageuse, a su vouer sa vie entière à sa foi. Elle ne veut rien entendre et estime que le moindre pas que j'effectuerai dans ma quête sera une plus grande action que tout ce qu'elle n'aura jamais réaliser. Elle m'engage bientôt à joindre ses prières aux siennes sur ma route vers le nord. Cette route, je dois la faire au nom de tout ceux qui ne peuvent pas se déplacer. Même seul, on ne l'est jamais véritablement.

Williams m'accompagnera d'ailleurs quelques kilomètres jusqu'au centre de Joal pour montrer sa foi à sa mère qui l'accable quelque peu de ne pas se montrer aussi pratiquant que son grand frère ; comment le pourrait-il ? Puis je continuerai seul, avant la prochaine rencontre, le sac alourdi d'une fiole d'eau bénite en provenance de Lourdes, ultime présent de Thérèse au nom de ma route, aussi minime soit-elle.

Une heure plus tard, me voilà revenu à mon point de départ : le port couvert de Joal. J'ai déjà parcouru une douzaine de kilomètres sans avoir réellement avancé sur mon tracé. Sur l'aspect intérieur de ma retraite, en revanche, c'est une autre histoire.

Sur ma route, longeant la côte, je traverse des forêts de baobabs, solitaires et solidaires dans leur solitude tranquille et reculée. Des touffes jaunes de savanes disséminées au gré du vent viennent côtoyer mes foulées loin des villages. J'avance et je pense au rythme de mes pas inscrits le temps d'une vague sur le sable inoffensif. Je pense à Johanna, comme toujours. Je pense à ma famille et à mes proches. Je me demande ce qu'ils font tous à cet instant suspendu de toute temporalité pour moi.

Et puis je marche. Je m'arrête bien sous un abri de fortune le temps d'une mini-sieste à l'ombre car le soleil cogne de plus en plus, mais je reprends inlassablement ma route vers l'avant, laissant chèvres et buffles derrière moi, presque indifférent. Je marche jusqu'une langue de sable parfaite, séparant l'océan en deux devant moi sur plusieurs centaines de mètres.

La lagune est magnifique mais je suis obligé de traverser un hôtel à touristes si je ne veux pas continuer à la nage ou m'obliger à un détour inutile. Sans me presser pour autant, je ne m'attarde pas devant les gros ventres écrevisses qui bordent la piscine sur des transats d'aventuriers. Un gardien me court après pour me faire quitter les lieux mais il a tôt fait d'abandonner la partie voyant que sa course allait moins vite que ma marche. N'oublions pas que nous sommes au Sénégal, même la course est lente ici. Il n'en demeure pas moins que ces vacanciers ont eu le nez fin. Ce petit paradis est l'endroit idéal pour venir se poser le cul sur un transat autour d'une piscine, entre deux parties de tennis ou de sorties en quads. Une aberration pour moi...

Un peu plus loin, je suis de nouveau interpellé mais je ne fais pas mine de ne rien entendre. Un Sénégalais, puis trois, me rejoignent pour marcher un bout de chemin avec moi. Ils rentrent au village de Mbdiène, le prochain sur la côte. Ils me font l'historique du village, de ses traditions, de son ouverture religieuse. Ils me le vendent si bien que je suis prêt à m'arrêter ici pour la nuit. Il n'en faudra pas beaucoup pour que l'un d'eux me propose son toit, sans rien attendre en retour, naturellement. Il le fait aussi car les autres ne peuvent pas m'accueillir faute de place chez eux alors que chez lui la maison est grande et qu'il dispose de sa propre chambre. Le reste n'est que pures formalités. Je parle un peu de moi, de mon voyage qui les impressionne? Je parle aussi del'accueil qui m'a été réservé à Fadiouth et, comble de surprise, ils connaissent Wiliams. Le monde est bien petit.

En attendant le soir, je découvre l'arbre à palabres où se réunissent les gens du village pour bavarder quand il fait chaud. Sur la place centrale, face à l'église, se dévisagent un baobab et un fromager, les deux emblèmes de Mbodiène-village. Mbodiène est encore une fois un village à majorité catholique même si les Protestants et les Musulmans sont parfaitement bien intégrés, tout comme les nomades Peuls qui habitent de l'autre côté d'un minuscule fleuve. Laurent, chez qui je dormirai ce soir, Pascal, et Alliou, ce dernier est musulman ce qui explique le nom, m'invitent bientôt à serrer des mains et à prendre un café touba sur des bancs publics.

    • Il n'y a pas beaucoup d'activités ici, reconnaît Laurent. Ça doit te changer de Dakar.

    • C'est pour ça que je suis ici.

    • Oui mais c'est très calme tu vas voir.

Il a raison mais c'est bien la raison de ma présence. Je désirais me rendre dans ces endroits isolés où l'on compte plus d'animaux de basse-cour que d'Hommes. Quant à Dakar la bruyante ? Elle n'est pas tout à fait à mon goût. Aussi suis-je bien heureux de les avoir tous trois rencontrés sur mon chemin.

En allant chez Laurent, j'en apprends un peu plus sur lui et la motivation qui la conduite à m'offrir l'hospitalité.

    • Tu es catholique, me dit-il sans détour. Je ne peux pas laisser un catholique dormir dehors. Surtout un étranger en pèlerinage.

Me voilà cette fois au cœur d'un pèlerinage. Plus rien d'étonnant. J'accepte volontiers la remarque puisque apparemment je semble frapper de portes catholiques en portes catholiques au fur et à mesure de ma marche. Les coïncidences n'en sont pas pour tous ceux qui me reçoivent chaleureusement.


Soudain, tout bascule. Je suis flanqué au sol par une force inconnue. Peut-être le revers de la médaille. Trop de chance ne saurait être impunie.

Je m'assieds tant bien que mal contre un arbre, le temps de retrouver mes esprits. Après avoir parcourus les quelques derniers mètres qui nous séparaient de sa maison familiale, Laurent m'indique sa chambre où je vais m'effondrer, accablé de faiblesse et rongé par une fièvre puissante à me faire trembler tous les membres. Des goutes de sueur viennent perler sur mon front et j'ai extrêmement froid alors qu'il fait chaud à suffoquer aujourd'hui.

Je ne remercierai jamais assez la famille de Laurent pour son hospitalité aveugle. Ils m'ont offert la couche sans savoir qui était cet étranger malade qu'ils accueillait. Juste par générosité.

Je parviens à me relever après un court somme inquiétant, la fièvre amoindrie mais le corps toujours aussi faible. Je parle un peu avec l'oncle de Laurent, ancien caporal de l'armée sénégalaise, à présent fonctionnaire dans la compagnie des eaux, qui fait vivre toute la famille avec sa paie. Il me tient le même discours que Thérèse à Fadiouth. Pour lui, ce n'est pas la malchance qu'il faut voir mais tout le contraire. J'aurais tout aussi bien pu tomber à cent mètres du village, bien loin de leur maison et de leur soutien. Il a entièrement raison. Comment ai-je pu en douter un seul instant ? Ma bonne étoile toujours...

Je suis navré d'écourter notre discussion mais je suis contraint de lui demander la permission de retourner m'allonger pour récupérer. Il ne s'y oppose pas, bien au contraire, et multiplie les soins pour moi.

Après quelques heures, je reprends mes esprits. Toujours très affaibli, je marche au ralenti, j'ai des vertiges et toujours aussi froid, je conviens avec Laurent de faire le chemin jusqu'au centre du village où une veillée est organisée pour les Catholiques jusqu'à l'aube. La situation est indescriptible et demeure très floue pour moi. À ce moment je pense toujours être rétabli pour le lendemain et reprendre ma route comme prévue.

Assis sur un tronc, j'attends un appel de Johanna pour un moment de réconfort et de grande joie intérieure. Ensuite, plus rien. Je ne me vois pas retourner à la maison. Je ne me vois pas m'être couché. J'entends pourtant encore Laurent me dire qu'il va retourner à la célébration et prier pour moi.

La nuit est particulièrement douloureuse. Je suis réveillé plusieurs fois pour aller me vider littéralement aux toilettes du jardin. Tellement loin de la chambre. Parfois trop que c'en est gênant devant mon incontinence affligeante. Me voilà, à quatre heures du matin, à laver mon pantalon dans une bassine inconnues, à deux doigts de l'inconscience. Outre le fait de vomir et d'être pris de diarrhées continuelles, je suis attaqué par les moustiques. J'installe ma moustiquaire dans un état léthargique, réveillant au passage Laurent, revenu de la veillée entre temps.

Cette nuit restera gravée en moi comme une des plus pénibles de toute ma vie. Non seulement pour ma faiblesse mais plus encore pour le souci que je pourrais causer à cette famille par ma présence, eux qui m'ont ouvert leur bras si facilement.


Au petit matin, la fièvre est retombée. Malheureusement, je suis toujours extrêmement faible et il n'est pas question de continuer ma marche vers le nord. Tout le monde m'engage à rester ici deux ou trois jours s'il le faut, le temps que je me remette. Il n'en est pas question. Je ne leur imposerais pas l'ombre de celui que je devrais être en cette occasion. Je leur explique que je serai mieux dans mon appartement à Yoff, pour me soigner et prendre du repos. Ils comprennent et me donnent rendez-vous pour Pâques en espérant que j'irai bien vite mieux. Je les remercie chaleureusement. Je ne vois pas ce que je pourrait faire d'autre. Puis je me souviens que je transporte de l'eau bénite dans mon sac. Je propose alors d'en asperger leur maison en signe de ma reconnaissance. Ce geste est pour eux un immense présent et ils en remercie le Seigneur à n'en plus finir.

Laurent me raccompagne jusqu'à la route et me mets dans le premier bus en partance. Lui aussi m'accompagne de prières.

Le parcours est chaotique et tellement long. Entre deux bus, je trouve le temps, répondant surtout à un besoin incontrôlable, de visiter les toilettes de la gare routière de Mbour. Grand moment s'il en est. Après cela, c'est encore et toujours de la route. Je m'efforce de ne penser à rien et surtout pas à mon ventre qui crie sa douleur, rappelant par moments la fièvre à mon bon souvenir.

En milieu d'après-midi, je suis de retour à l'appartement dans un état pitoyable. Je m'effondre sur mon lit et ne réponds plus de rien.


Il m'a fallu trois jours de repos pour me rétablir parfaitement. Ces heures ont paru interminables et particulièrement improductives mais il ne saurait être de meilleur remède que l'inactivité. « Turista » cinglante doublée d'un bonne dose d'insolation, je me suis fait rappeler à l'ordre plutôt vivement. Ni inconscient, ni suicidaire, j'ai préféré privilégier ma santé avant tout. Il en sera toujours ainsi.

Si ma déception est grande aujourd'hui, c'est de n'avoir pas pu achever ce que j'avais commencé de manière si formidable. Je suis déçu de n'avoir pas pu porter les prières de ces Sénégalais rencontrés sur ma route jusque la basilique de Popenguine. J'ai surtout peur de les avoir déçus, eux qui croyaient en moi. Je porte en horreur l'abandon et j'ai pourtant renoncé malgré moi.

Je promets à toutes ces personnes, qui ont partagé avec moi un peu de nourriture, un toit et beaucoup de foi, de me rendre à Popenguine et d'accomplir ma retraite jusqu'au bout. Pour eux.

jeudi 5 mars 2009

humour local

 

Petite soirée posée à la maison. C'est l'occasion d'entendre l'humour sénégalais en pleine action. Ibou et Soukhou, des amis de la maison, tentent de nous initier à cet art si particulier. J'ai sélectionné un florilège des meilleurs histoires drôles pour rendre compte des différences interculturelles entre la France et le Sénégal.


    • C'est l'histoire des animaux. Il y a un grand rassemblement dans la forêt. Tous les animaux sont présents autour du lion, le chef des animaux. Comme un grand malheur est sur le point d'arriver, le lion propose l'idée suivante : il faut tuer l'animal le plus vilain de tous pour sauver l'ensemble des animaux. À l'écoute de ces propos, la hyène part en courant. Elle part si loin que plus personne ne la retrouve pendant de longs jours. Un beau matin, la hyène croise un cheval. Elle lui demande comment s'est terminé le grand rassemblement et qui ils ont décidé d'éliminer pour le bien de tous. Le cheval lui répond alors que personne n'a été éliminé et qu'une mise à prix a été fixée pour qui capturera la hyène. Le cheval annonce enfin que c'est lui qui gagnera le prix promis pour la capture de la hyène.

Fin de l'histoire. Les deux Sénégalais se tordent de rire devant nous. Nous ne pipons mot.

La suite est toute aussi irrésistible.

    • C'est l'histoire d'un ignorant qui habite un village isolé dans un village africain. Le conseil de sages lui annonce que c'est lui qui va être envoyé à Paris au nom de tous. L'ignorant s'étonne de se voir confier cette mission mais fini par prendre l'avion. Arrivé à Paris, il se rend devant la Tour Eiffel. Là, il questionne un passant en lui demandant à qui appartient la tour. Le passant lui répond : « Je ne sais pas ». L'ignorant aperçoit ensuite une sublime voiture de collection. Même chose, il interroge quelqu'un pour savoir qui est le propriétaire de la voiture. La personne ainsi interrogée lui dit aussi : « Je ne sais pas ». L'ignorant est impressionné par ce « Je ne sais pas » qui semble être très riche. Il se rend finalement devant un immense immeuble et recommence son questionnement. Encore une fois, on lui fait la même réponse : « Je ne sais pas ». Et soudain, devant lui, un accident de voiture intervient. Un conducteur meurt sur le coup. Lorsque l'ignorant demande qui était au volant et qu'on lui répond « Je ne sais pas », il déclare alors qu'il le savait : pareille richesse ne pouvait être possédée par le même homme sans qu'il ne lui arrive de malheur.


Troisième blague, s'il en est, proposée devant nos regards ahuris.

    • C'est un vieil homme qui va pour la première fois au cinéma. Pour cela, il quitte son village isolé au cœur de l'Afrique. Comme il est très poli, en arrivant devant le cinéma, il salue toutes les personnes qui font la queue, de la première à la dernière. En entrant dans la salle, il recommence et serre la main de tout le public, en demandant des nouvelles de la famille à chaque fois. Cinq cents personnes au total. Quand il a enfin fini, il trouve une place et s'assied. Son voisin lui dit alors que le film vient de se terminer. Le vieil homme jure alors qu'il ne reviendra plus jamais au cinéma.


Nous ne sommes pas franchement convaincus. Soukhou comprend que nous voulons quelque chose de « vraiment » drôle et s'apprête à nous sortir son arme secrète, l'histoire la plus drôle qu'il connaisse.

    • Un évènement n'arrive qu'une fois par an ici, c'est la grande soirée très sélective des aveugles de Dakar. Pour entrer, non seulement il faut être aveugle, mais il faut en plus avoir la tête complètement rasée. Les aveugles entrent, se présentent au guichet, se font toucher le crâne. S'ils remplissent les deux conditions, ils peuvent accéder à la soirée qui promet d'être extraordinaire à l'intérieur. Or, des racailles veulent s'inviter à la fête. Malin, l'un d'eux s'approche du guichet et annonce aux aveugles qu'il est lui aussi atteint de cécité. On lui demande alors de tendre son crâne pour vérifier qu'il est bien rasé de près. La racaille baisse alors son pantalon et, présentant ses fesses, annonce qu'il est venu avec son petit frère. Les deux hommes sont invités à entrer...


L'humour sénégalais nous fait finalement beaucoup rire mais pas pour lui-même. Plutôt pour l'absurdité du manque de chutes que les blagues proposent à nos oreilles occidentales. Ce sont plutôt des contes ou des anecdotes amusantes. On peut y voir certainement l'aspect fabuleux des histoires de griots d'antan, ou la sagesse des contes africains. Peut-être...

Réserve africaine

 

Week-end oblige, nous tentons de sortir de la presqu'île du Cap Vert où se trouve Yoff et Dakar. Avec Walâya, Fiona et Antoine, nous nous lançons à la conquête de la réserve de Bandia, à l'intérieur des terres, sur la petite côte.

Levé à l'aube pour me jeter dans des transports en communs surchargés devient une habitude pour moi un peu partout dans le monde. Les odeurs, la chaleur et les décibels grésillantes d'une vieille radio font partie du décor. Ce qui l'est moins, ce sont ces forêts de baobabs à gauche et à droite qui me font vite oublier les marchands ambulants et la circulation lamentable sur des routes ou des pistes qui ne le sont pas moins. Cet arbre est absolument extraordinaire. Les racines sont à la fois dans le sol et dans le ciel. C'est le relais parfait entre l'humain et le divin sur ces terres si pieuses.

En mode touristes, sur notre toit de 4x4 équipé de bancs d'observation, nous ne perdons rien du spectacle qui s'offre à nous dans la réserve que nous gagnons bientôt – c'est à dire après presque trois heures de route pour faire 65km. Notre guide parle à ses collègues dispersés dans toute la réserve, qui mesure 1 500 ha, afin de se donner mutuellement les positions des animaux. Le système mis en place fonctionne à merveille puisque nous ne tardons jamais à rencontrer sur notre route toute la faune attendue.

À peine entrés dans la savane, nous sommes salués par un couple de phacochères en pleine dégustation puis par un couple d'autruches. Le mâle noir et la femelle grise viennent tordre leur cou devant nous dans un ballet désarticulé. Non loin de là c'est une vieille girafe qui prend la pose devant nos objectifs gourmands. C'est un mâle isolé, trop faible pour rester dans le groupe, qui a été chassé par les plus jeunes. On peut savoir qu'il est vieux à sa couleur. Plus les taches sont foncées, plus le mâle est âgé. Celui-ci est donc particulièrement vieux, dans la fin de sa vie de girafe qui s'achève en général vers les vingt-huit ans. Le guide et moi-même somment proches de la fin, que cela soit dit...

Après avoir bien mitraillé la vieille girafe de la zone protégée, nous sommes à nouveau plongés dans des forêts de baobabs que j'admire de plus en plus. Je trouve vraiment cet arbre fascinant. Pas étonnant qu'il soit devenu l'emblème du pays. Le reste de la flore ici est essentiellement composé d'acacias au bois rouge dans lesquels vivent des dizaine d'espèces d'oiseaux à faire saliver les amateurs d'ornithologie. Leurs couleurs resplendissent sous un soleil qui tape de plus en plus fort. Lorsqu'ils s'envolent, il n'y a même plus de mots pour décrire la légèreté de leur allure fière.

Devant nous, le troupeau de girafes du site prend, lui aussi, son repas. Le dernier-né, un girafon de quatorze mois, se cache derrière de minuscules branchages en pensant être bien dissimulé. Sans doute la cohabitation avec les autruches lui a fait acquérir ce genre de techniques un peu stupides. Sa mère veille, de toutes façons, non loin de lui. Avec ses animaux pacifiques, pas de problèmes en perspective. Aussi, nous sautons du 4x4 pour aller marcher parmi les girafes : un grand moment pour moi.

Plus loin, je découvre des antilopes-cheval, des impalas, des élans. Tous sont difficiles à approcher et fuient devant les engins motorisés. Nous les dérangeons pendant leur sieste, la plupart du temps, ce qui ne semble pas être du goût de tout le monde. Les troupeaux se réveillent et partent en quelques séries de bonds élégants pour regagner d'autre ombrages plus tranquilles.

D'autres animaux ne sont pas aussi inquiets à notre approche. Les buffles sauvages restent ainsi bien sagement assis à l'ombre des arbres en nous regardant d'un air bovin qui n'appartient qu'à eux. Trop de poids à déplacer pour si peu de choses, semblent-ils se dire, alors peu importe le dérangement. De même, le couple de rhinocéros du parc se laisse approcher de très près, trois quatre mètres à pieds, pendant sa sieste que rien ne semble pouvoir perturber. Ces animaux ne sont pourtant pas aussi sympathiques qu'ils en ont l'air et notre guide tient à nous maintenir à distance alors que nous sommes prêts à venir le taquiner de nos objectifs toujours à l'affut.

Après avoir rencontré une nouvelle famille d'autruches avec sa dizaine de bambins accrochés à leur mère, nous allons observer un baobab millénaire. L'arbre au tronc creux a servi comme lieu d'enfouissement pour des ossements de griots, les conteurs du Sénégal. Un proverbe dit que lorsqu'un griot meure, c'est une bibliothèque qui brule. Ce sont en effet eux qui sont chargés de raconter les histoires à toutes les jeunes générations et leur mémoire est supposée être extraordinaire grande et diversifiée. Deux crânes et des os en pagaille sont disposés au centre du baobab, devenu lieu de culte et de cérémonie par la force des choses.

Pour achever notre visite qui prendra presque trois heures, nous rendons visite à de vieilles tortues géantes de terre, des crocodiles, des aigrettes, des varans et des singes qui jouent à cache-cache avec nous. Tout ce petit peuple est ici chez lui, dans la réserve de Bandia qui n'est pourtant pas très ancienne. Elle n'est pas très grande non plus en comparaison des grandes réserves du sud-est du pays. Elle est néanmoins fabuleuse de richesse et de diversité. Elle demeurera en tous cas pour moi ma première réserve africaine et cela suffit pour trôner au panthéon de ma mémoire de voyageur.

En fin de journée, nous mettons le cap sur Toubab Dialaw. Petit village de pêcheurs le long de la petite côte, Toubab Dialaw est un lieu connu pour sa richesse artistique. Mais plus encore que les constructions humaines (sculptures, maisons en coquillages...), ce sont les roches colorées qui me frappent tout au long de la plage qui mène au village voisin de Yène. Les roches sont rouges. Elles sont jaunes. Elle sont violettes. Elles sont surtout naturelles et parfaites. Ici un cœur d'une dizaine de mètres de haut, couleur de soleil, vient s'incruster dans une terre ocre. Les pieds dans l'océan atlantique, je contemple, émerveillé, ce paysage fantastique.

La nuit ne tarde pas à tomber et nous reprenons la route de la capitale. Dans le N'Diaga N'Diaye qui nous conduit à Patte d'oie, sorte de carrefour géant et multidirectionnel sur la presqu'île du Cap Vert, je fais la connaissance de Souleymane, un jeune Sénégalais qui revient tout juste de France. Il a fait ses études en Sorbonne comme moi, dans un programme d'échanges entre les deux pays. Il connait bien les Yvelines et nous évoquons certains souvenirs communs. Aujourd'hui, avec ses diplômes de finances, il travaille à Dakar pour le centre national de statistiques et donne quelques fois des cours en université. Je lui parle rapidement de projet de notre association en espérant le revoir bientôt à Yoff. C'est ainsi que les rencontres fortuites peuvent faire avancer les choses dans ce pays. Inch'allah.

Incertitudes

 

Le Sénégal, pays de la Téranga, est aussi le pays de l'incertitude. Pas un programme bien établi ne saura être respecté. Les choses se déroulent plus lentement que lentement. Même en sachant que tout prend plus de temps ici, on a toujours vite fait de prévoir plus de choses à accomplir que ce qu'on pourra réellement réaliser.

C'est aussi le pays de l'incertitude parce qu'un « événement malheureux » vient frapper à la porte plusieurs fois par jour. C'était le cas pour la cérémonie d'ouverture qui ne semblait jamais vouloir se tenir. C'est le cas maintenant pour un concert de Pepe & Cheikh au Petaw à N'Gor. Arrivé à la porte du bar où doit se dérouler la prestation, pas une lumière à l'intérieur. Pas un chat non plus dans le quartier. Un serveur arrive :

    • Bonjour ! Entrez !

    • Pepe & Cheikh jouent bien ce soir ?

    • Hélas non. Un événement malheureux est arrivé, le concert est annulé. Mais on a de la salsa à la place.

L'évènement malheureux n'est pas toujours un décès, fort heureusement. C'est néanmoins parfois le cas. Il me semble que les gens tombent très fréquemment autour de nous en ce moment, sensation que je n'ai jamais connu ailleurs. Tel jour, un membre de la confrérie est mort. Tel autre, c'est une femme morte en couche avec son enfant et ainsi de suite.

D'autres évènements attirent mon attention au plus haut point. Deux étudiantes de notre formation se sont mariées. Jusque là, rien d'anormal. Mais voilà, la première nous appelle :

    • Excusez-moi, je ne pourrai pas être là jeudi, commence-t-elle, mon père organise mon mariage et je crois que ce serait bien que je m'y rende.

Sic ! On hésite entre se tordre de rire ou être parfaitement choqués par la situation et, plus encore, par le ton naturel qu'elle a pris pour nous annoncer la nouvelle.

Aujourd'hui, c'est une autre étudiante qui nous appelle à l'appartement :

    • Bonjour, je vous appelle pour vous dire que demain, je me marie.

    • D'accord. Tu aurais pu nous prévenir un peu avant non ?

    • Je vous avoue que je suis un peu surprise moi-même...

Des conversations comme ça, j'en entends plusieurs par jour. Le poids de la tradition, les us et coutumes, les rituels différents pour chaque confrérie nous font vivre au rythme des surprises quotidiennes. Qu'on ne s'y trompe pas, le Sénégal est un pays extrêmement moderne pour le continent africain, mais on ne transige pas avec certaines règles, surtout ici, en terres lébous.


Une autre grande tradition ici, c'est le sport. Tout le monde court sur la plage, fait des étirements, de la culture physique. Tous les garçons, et parfois les filles, portent des maillots de football. C'est une seconde religion au Sénégal. Pourtant, devant les succès variés de l'équipe nationale ces derniers temps, les Sénégalais affichent plutôt des couleurs européennes. Championnats italiens, anglais, espagnol, français, ils connaissent tout et suivent tous les matchs.

Cette semaine, j'ai assisté aux matchs de coupe d'Europe chez plusieurs personnes de Yoff. Les familles se rassemblent autour de l'écran. On fait le thé mais on parle peu. Tout le monde est rivé sur l'écran qui rassemble et sépare à la fois. Les Sénégalais ne s'emballent pas beaucoup devant les matchs, sans doute parce qu'ils ne sont pas vraiment concernés par ces rencontres, j'imagine que l'ambiance doit être toute autre pour un match local.

Ce qui déchaîne vraiment les passions ici, ce sont plutôt les combats de lutte. L'autre sport du Sénégal. Le sport national et internationalement méconnu. Pas une boutique qui ne retransmette les combats durant le week-end. Les gens se massent jusque dans la rue pour apercevoir des fragments d'images au loin sur une télévision qui grésille.

Les lutteurs sénégalais sont impressionnants. À deux pas du sumotori en nettement moins gras, ils font état de leur agilité, leur force et aussi de ruse. Ils peuvent passer cinq minutes à se regarder avant de se jeter l'un sur l'autre, achevant le combat en une seconde. Le premier qui tombe a perdu, pas d'autre règle pour ce sport. Il existe bien une variante où les frappes peuvent accompagner les prises mais je n'y ai pas encore assisté. Il n'empêche que les lutteurs sont de véritables stars au Sénégal. Les chauffeurs de bus et de taxis n'hésitent d'ailleurs pas à afficher leurs photos dans les véhicules, au même titre que leurs guides spirituels.

Avec Bou, je décide alors de m'initier à ce sport traditionnel. Direction la plage, où tout le monde s'entraîne. Force est de constater que c'est très physique. On a l'impression de ne pas bouger, mais c'est absolument épuisant. Chaque prise exerce une pression qui se répercute sur tous les muscles du corps. Nous avons presque la même force avec Bou, plus petit que moi mais bien plus technique également, aussi faisons-nous un score de parité à la fin de l'entraînement.

Pendant ces quelques brèves joutes, des étudiants de la formation, eux aussi sportifs, nous ont surpris luttant ainsi aux yeux de tous. Mort de rire, Mame me décolle du sol par les pieds alors que j'étais en prise avec Bou. Si ces petits détails ont tendance à casser le rapport professeur-élèves, il établit des liens d'autant plus forts, bien plus intéressants pour notre formation et l'esprit de partage qu'on souhaite insuffler. Je suis bien ici pour vivre mon expérience à fond. À le sénégalaise. Les étudiants s'en rendent compte ou le feront au fur et à mesure.


Pour me remettre d'aplomb, rien de tel qu'un nouveau concert. Cette fois, il ne sera pas annulé. C'est d'autant plus appréciable que c'est un artiste que j'adore et que j'ai découvert en France voici quelques années avec son dernier album « Lamp Fall ». Cheikh Lô est un musicien sénégalais aux longues dreadlocks de Bai Fall, une religion ici.

Comme tous les concerts de Dakar, celui-ci commence avec trois bonnes heures de retard. Notre grande tablée mêlée de Toubabs – nous sommes rejoints par des anciens de l'association et le frère de Roxane – et de Sénégalais ne passe pas inaperçu. L'attente est toutefois bien récompensée puisque l'artiste enchaîne deux heures de live, sans interruption, à passer entre les tables ou danser au milieu de ses fans qui le rejoignent sur scène pour reprendre en cœur ses plus grands succès. Les chansons sont en wolof et la musique très percutante oblige le corps à se trémousser malgré la fatigue accumulée tout au long de la journée. C'est aussi ça la vie au rythme du Sénégal.

mardi 3 mars 2009

les cours en douceur

 

Mercredi, c'est le jour du cours d'expression orale pour nos étudiants de la formation À Suivre. À l'ordre du jour, des exposés qui touchent des sujets variés et profondément sujets à débats au cœur de la société traditionnelle sénégalaise.

Khoudia et Ibrahima – nous en avons trois dans la promotion 2009 – nous évoquent les Arts au Sénégal. L'accent est fortement mis sur la danse et le théâtre. Historique, mise en perspective, regard critique, ils se débrouillent pas trop mal pour des jeunes qui n'ont pas l'habitude de prendre la parole en public. J'aurais souhaité en savoir davantage sur la littérature, la peinture, la sculpture ou même la musique : ce n'est que partie remise.

Maguette et Chekh Tidiene abordent ensuite un exposé bien plus enclin à créer la polémique dans le groupe : les confréries. Les deux étudiants nous proposent un panorama des quatre grandes confréries ici : les Layènes, les Khadres, les Mourides et les Tidjanes qui couvrent la majorité des Sénégalais appartenant à une confrérie. Je ne chercherai pas à expliquer en détails les apports ou les origines de chacune d'entre elles pour la simple et bonne raison que personne n'est d'accord dans la salle, de même que personne n'est d'accord sur internet tant les divergences sont grandes d'un site à l'autre. Chacun voit sa confrérie comme la plus ancienne, la plus directement liée au prophète, à tel point que ça e devient drôle. Il faut néanmoins mettre un terme à l'agitation de la classe prête à s'étriper pour cause de négationnisme aggravé.

Marème s'attaque bientôt à un gros morceau : l'île de Gorée. J'en ai déjà beaucoup lu dans les livres mais l'avis d'une jeune Sénégalaise m'intéresse plus encore. C'est cette île qu'on appelle « île aux esclaves » et qui était au cœur de la traite négrière du temps des colonies. Ça m'intéresse de savoir ce qu'elle pense des blancs qui ont fait le commerce de noirs mais plus encore ce qu'il lui semble des noirs qui en faisait autant avec ses semblables. Au final, l'étudiante se limite à un survol de généralités, ni approfondies, ni maîtrisés, et je reste sur ma faim.

Diariatou et Thiane vont ensuite aborder l'agriculture. Avec elles, on touche à l'environnement. Les deux Sénégalaises semblent bien au fait des lacunes de leur pays dans ce domaine. La classe entière souhaiterait que le gouvernement investisse plus dans l'irrigation, la collecte de l'eau et d'autres systèmes avant de se raviser, presque abattus, en disant que le pays n'a pas l'argent de tout payer ou que ce n'est pas à lui de tout faire. Le constat est lucide mais parfois défaitiste et relève parfois d'une manière de penser collective ici. De même qu'en politique, les jeunes voudraient changer les choses, mais par faute de leaders d'opinion, ils se résignent rapidement.

Le dernier exposé, celui de Khokhaya n'est qu'une vaste fumisterie. Le portrait d'un chanteur sud-africain est tissé d'erreurs du début à la fin. Seule la tchatche de l'étudiante nous ferait presque oublier qu'elle n'a juste pas travaillé.

Peu à peu j'apprends à les connaître tous. Ce n'est pas évident pour moi qui arrive un mois après le début de la session. Il n'est pas juste question de savoir comment ils s'appellent mais plutôt d'apprendre à les aborder pour optimiser une dynamique de groupe qu'on crée au départ d'une formation. Quand je suis arrivé, ils avaient déjà leur rythme bien installé. Pas forcément toujours celui que j'aurais aimé instauré avec eux si j'avais été là dès le départ mais ainsi en va-t-il de ma mission yoffoise.


Si les cours ont bien débuté depuis plusieurs semaines, ce n'est qu'aujourd'hui qu'a lieu la cérémonie d'ouverture avec les représentants religieux de la localité, ceux de l'APECSY (association pour la promotion économique, culturelle et sociale de la ville de Yoff) et ceux du PDEF (programme de développement de l'enfant et de la famille). La télévision est aussi de la partie et nous voilà en train de poser dans nos beaux habits du dimanche pour donner une image bon enfant de notre coopération franco-sénégalaise.

Cette cérémonie aurait dû précéder l'ensemble de la formation mais il n'en va pas toujours comme on le veut ici au Sénégal. Le représentant de l'Apecsy, par exemple, en sa qualité de vice-président de l'association, vient d'être prévenu et débarque quant à lui en jogging du dimanche. Si la cérémonie est brève, elle est ponctuée de prière et de demandes de bienveillance de la part de Dieu pour qu'il nous accompagne durant notre formation. Les jeunes sont aussi présents dans le fond de la salle et se font sermonner pour qu'ils suivent tous les cours, soient ponctuels assidus. Comme nous avons plus d'un tour dans notre sac, nous en profitons pour leur faire signer une lettre d'engagement qui met leur honneur en jeu auprès de nous. Libasse, sans doute le meilleur élément de la promotion, prend la parole au nom du groupe et assure vouloir remplacer cet engagement personnel par un engagement oral collectif. Si le geste est beau et la coutume respectée pour ici, nous demeurons une association française et insistons pour ajouter leur engagement au nôtre. Deux suretés valent mieux qu'une.

Le pot de clôture est annoncé. La secrétaire arrive avec un plateau remplis de cannettes de coca, fanta et sprite... nous sommes les bienvenus à l'heure de la mondialisation made in America. Une photo de promotion pour symboliser l'ouverture de la session 2009 et nous voilà lancés dans notre mission avec l'aval de toutes les autorités possibles et imaginables. Pourvu que cela dure...

mercredi 25 février 2009

Le rythme peu à peu

 

Le rythme de la formation commence à prendre le dessus. Passés les premiers jours d'adaptation, je me jette à présent dans la conception et la mise en place des contenus pédagogiques avec les autres professeurs. C'est essentiellement avec Fiona et Walâya que je travaille puisque nous représentons le pôle « français » de l'association.

Je dois admettre que c'est aussi la partie de la formation qui demande le plus de temps puisque les cours d'informatique ne me demandent pour le moment que peu de travail en amont, si ce n'est de produire des textes témoins sur ordinateur la veille des cours. En ce qui concerne le cours de gestion de projets, nous ne sommes pas encore parfaitement avancés et ce n'est qu'au fur et à mesure que les tâches se mettront en place avec les différents groupes. Je m'occupe pour ma part d'un projet concernant l'éducation. Voilà qui est dit, sans pour autant avoir défriché ce que cela engage comme démarches par la suite tant cela reste vague pour tous les étudiants. Notre rôle n'est pas de leur faire le travail mais seulement de les guider, les accompagner dans leurs recherches et la mise en place de leur projet. Nous devons donc nous restreindre à leur vitesse, tout en les poussant vers l'avant quelquefois.

Quant à l'anglais, je devais, en principe, donné mon premier cours jeudi prochain mais il semblerait qu'il soit annulé pour cause de cérémonie d'ouverture de notre session. Cela fait pourtant un mois que cela a commencé, que nos effectifs sont au complet mais peu importe, les autorités locales, et surtout l'Apecsy (Association pour la promotion économique, culturelle et sociale de Yoff) a décidé cette nouvelle tentative. En effet, ce n'est pas la première fois que cela arrive. Les trois premières fois que la cérémonie aurait dû avoir lieu, il y a toujours eu un décès ou une autre raison qui a servi de repoussoir. Notre association aurait même dû rencontrer les autorités religieuses de la ville avant de débuter la session mais cela a été annulé, toujours pour des raisons diverses et variées. Si nous nous étions laissés freiner, nous n'aurions toujours pas commencer notre session et bien que nous ne soyons jamais la cause de ces reports, on nous reproche aujourd'hui d'avoir entamer notre programme avant les cérémonies.

Je rappelle qu'ici un rendez-vous n'est jamais vraiment un rendez-vous, que les heures dites ne sont jamais véritables et qu'on promet beaucoup de choses qui n'arrivent jamais, ou bien trop tard. Ce n'est pas qu'une question de patience, c'est simplement ne autre façon de travailler, une autre mentalité, devrais-je dire, devant le travail. Pour faire un peu d'humour noir, je dirai que nous autres, occidentaux, ne parvenons pas à assimiler l'idée d'attendre un mois que les gens arrêtent de mourir pour commencer , inch'allah, notre mission...


Pour préparer tous ces cours, nous travaillons essentiellement sur ordinateur. Loin de la vie africaine que je pouvais imaginer et loin des briefs d'avant le départ aux réunions de l'association. Tout devait être très dur et demandant une adaptation de tous les instants. On n'aurait pas d'eau, pas d'électricité, presque rien à manger. On nous promettait l'enfer. A présent, je contemple tranquillement notre condition d'expatriés, bien loin des soucis des familles africaines autour de nous. Notre appartement est grand, lumineux et propre. Nous travaillons de la même manière qu'en France dans les phases de préparation de cours. Je fais du basket et du jogging sur la plage tous les jours. J'ai un accès internet assez aisé et gratuit au siège de l'Apecsy. L'enfer...

Certes, l'eau est froide mais elle est courante et potable. Oui, les canalisations et les robinets éclatent fréquemment et notre eau de vaisselle se retrouve dans la douche de Khaba, notre voisin mais celui-ci consent à nous prêter une télévision superflue. Il est vrai que nous avons perdus le goût des choses sucrées et des produits laitiers mais en contrepartie nous disposons d'une cuisinière ! Nous vivons en vérité comme des Français en Afrique. Une vie en version confort grand luxe.

Le seul problème qui nous menaçait tous ici était le survoltage, déjà fatal au portable de Walâya, mais nous pensons l'avoir résolu en nous équipant d'un régulateur de tension électrique. Que demander de plus ? J'ai même désormais un numéro de téléphone sénégalais qui me permet d'être joint ici et surtout d'envoyer des messages quotidien à Johanna en France. Royal.


Après la pause du week-end, Awa est heureuse de reprendre ses cours d'alphabétisation. Elle est toujours aussi douée et motivée que s'en est impressionnant. Elle lit désormais des mots comme « Toubab » qui la font rire dès qu'elle parvient à comprendre ce qu'elle lit. C'est alors un rayon de lumière qu'on peut lire, à notre tour, dans ses yeux. C'est vraiment un sentiment très fort que je ressens à chaque fois qu'elle parviens à assimiler de nouvelles lettres ou de nouvelle syllabes. A ce niveau d'instruction, les efforts se mesurent quotidiennement, de manière quasi palpable. Je continue à lui donner des devoirs tous les soirs et je suis ravi de voir qu'elle ne perd rien des leçons que je lui donne d'un jour sur l'autre.


Nous sommes mardi soir à l'appartement. Je rentre tout juste de chez la famille de Khaba où je suis allé voir le match Lyon-Barcelone en ligue des champions. Notre salon est le lieu d'un débat sur la religion et la drogue, agrémenté à la sauce politique avec écoute d'enregistrement sonore à l'appui, le tout arbitré par deux Sénégalais que je ne connais pas. Je n'ai aucun envie de me mêler à ce genre de conversation. Surtout pas ce soir alors que je viens de recevoir un appel de France qui m'a apaisé comme jamais.

J'écourte ma présence et ma part de dîner comme il convient. Je salue tout le monde et me retire. Je me pose dans mon lit et j'écoute de la musique sous ma moustiquaire avant de sombrer dans un sommeil que j'espère profond.

Le Lac Rose

 

Réveil de bonne heure. Nous décollons à huit heures pour la Lac Rose. Autre lieu symbolique s'il en est. Pour moi, le Lac Rose, c'est des images en pagaille d'arrivée du Dakar, tous les ans. Sauf que depuis deux ans, je ne me nourris plus de ces images merveilleuses. Pour combler ce vide, je me devais d'y aller par mes propres moyens.

Le Lac Rose c'est en effet, le lieu de l'arrivée du grand rallye africain. Pour arriver ici, les concurrents doivent franchir une longue langue de sable et de dunes qui sépare le lac de l'océan atlantique. Huit cents mètres de large seulement pour plusieurs kilomètres de long, c'est une merveille de la nature. Et comme tous ces paradis terrestre, il faut le mériter.

Nous voici donc partis pour plus de heures de route dans cinq cars différents pour nous enfoncer un peu dans les terres avant de retourner sur la côte en taxi clandestin, les « clandos » comme on dit ici. C'est long. C'est exténuant. C'est désespérant de désorganisation mais nous arrivons toujours à bon port. Même quand on nous dit que c'est dimanche et que c'est impossible de trouver un taxi, qu'on nous dit que c'est plus l'heure, nous ne mettons rarement plus de cinq minutes à débloquer une situation.

    • Vous avez de la chance ! nous lancent les locaux quand ils nous voient partir finalement.

C'est ainsi, nous avons de la chance. Je ne m'en souciais pas plus que cela à vrai dire. C'est une seconde peau dont je me pare parfaitement. Hier, pour appuyer la démonstration, alors que je courrai, je me suis arrêté pour ramasser un fer à cheval. Histoire de routine. Coup à prendre...


En arrivant au Lac Rose, pour dire la vérité, je crie à la supercherie. Il n'y a rien de rose ici. Quelques reflets à peine. Il faut dire que le ciel est voilé et que le soleil a du mal à percer. Bien vite, nous sommes accostés par des vendeurs à l'affut du moindre blanc qui débarquerait à l'improviste. Car pour ce qui est des tours opérateurs ou des colonies de vacances, nous ne les voyons défiler qu'en 4x4 ou en minibus, au compte goutte, sans jamais faire sortir leurs flots de vacanciers le long du lac. Quant aux taxis, ils sont la cible privilégiée des ambulants. Taxi officiel signifie touristes fortunés. Touristes fortunés signifie argent en perspective pour leur commerce. Et les négociations pot-de-colle commencent.

    • Bonjour ma copine, lance aux filles les vendeuses, sacs de bracelets et colliers en perles sur la tête, comme tu es belle ! Il est très beau ton bracelet !

    • C'est gentil, merci.

    • Tu es Miss France, toi !

La première fois, on se dit que c'est une bonne technique de vente et on rigole. Après deux ou trois vendeuses qui balancent la même phrase, celle-ci perd tout son charme et son intérêt. On en vient à devancer les ambulantes et on s'auto-proclame Miss France à leur arrivée.

Pour les hommes, c'est les « mon ami » qui prennent la tête assez largement. Et comment ça va ? Et la santé ? Et la famille ? Et tout ce qui nous entoure passe en revue avant qu'on en vienne à ce pour quoi ils sont tous là, nous vendre quelque babiole. Au Lac Rose, ce sont beaucoup de cornes de bœuf et de bracelets qui sont proposés aux touristes. L'ivoire étant interdit au commerce, braconnage oblige, les vendeurs insistent sur le fait que leurs cornes sont incassables, même dans les avions. On tente bien aussi de me refourguer un ou deux tableaux de sel et de sable, en vain car j'ai la tête dure.

Le sel, c'est ici la rentrée d'argent numéro un. Les travailleurs viennent du Mali, de Guinée même, pour extraire ce sel coloré du lac. Ils vont s'enliser au milieu du lac jusqu'à mi-poitrine et, à l'aide de grands bâtons pour casser la couche de sel située sous leurs pieds. Ils la remontent ensuite en morceau et la jettent dans leur pirogue. L'embarcation pourrait contenir jusqu'à une tonne de sel. C'est ainsi vingt quatre tonnes par jour de sel qui sont expulsées du Lac Rose.

Si le lac porte ce nom c'est à cause d'une petite algue qui rejettent dans l'eau salée des éléments colorés. Difficile de retenir les termes techniques et les noms savants biologiques mais pour faire simple : plus il y a du sel, plus les algues cracheuses de rose se développent, plus il y a d'algues, plus le taux de salinité augmente. C'est un cercle vicieux qui fait le bonheur de tout le monde, travailleurs et voyageurs.


Le soleil se dévoile peu à peu et nous découvrons bientôt la raison de la renommée du lieu mythique. Une couleur rose, rouge ou violette vient tacheter l'étendue d'eau par zones successives. C'est en fait quand les pêcheurs de sel cassent la croûte au fond du lac que cette couleur s'échappe en une explosion impressionniste. Au-dessus de nous, c'est un ciel moucheté de nuages de coton blanc qui s'ajoute au tableau sénégalais. Tantôt rouge sang, tantôt pluie pourpre, la surface de l'eau vogue au gré du vent également. Il faut donc croire que ma bonne étoile est présente une fois encore puisque toutes les conditions sont réunis pour faire de cette expédition un franc succès.

Sur le trajet de Keur Massar à Niaga, j'ai surpris mon premier baobab africain. Comme cela, au détour d'un champ et derrière une clôture basse. Je m'assoupissais quelque peu quand Walâya me tape sur l'épaule.

    • Regarde là-bas, me fait-elle, en pointant du doit l'arbre emblème de tout un pays.

Elle sait en effet que c'est le premier que je découvre, que c'est une partie importante de ma curiosité qu'elle comble ainsi. Le baobab sénégalais vaut bien les Grande Muraille ou autre Cathédrale Sainte-Basile. C'est un passage obligé dans la vie de tout voyageur qui se respecte et qui respecte son environnement.


Au loin, devant moi, les dunes s'étendent sur une bande de terre large de huit cents mètres et les cinq kilomètres de longueur que mesure le Lac Rose. Derrière les dunes et une forêt dégarnie, la plage immense se jette dans l'océan atlantique. C'est sur cette plage que les moteurs des véhicules du Paris-Dakar crachent leurs dernières forces pour l'arrivée finale.

Sans moteurs, nous refaisons le rallye à l'envers et coupons à travers la pinède, écrasons les dunes et piétinons l'herbe à chameau. Arrivé au bord de l'eau bien avant les autres – je ne parviens pas à me limiter au rythme sénégalais de marche, c'est-à-dire d'une lenteur à se pendre pour un marcheur comme moi – je sens la quiétude du lieu m'envahir doucement. Je grave deux trois mots dans le sable et mes pensées s'en vont loin d'ici. Les pieds chatouillés par l'écume, je réalise ma chance d'être là et de vivre tous ces instants magiques dont j'ai rêvé toute ma vie et que je réalise au quotidien.

Je ne suis pas dupe pour autant. Je sais parfaitement que cette chance, c'est moi qui la prend sans rien attendre jamais trop longtemps. Gourmand à l'extrême, je concrétise mes projets par la simple volonté de le faire. A mi-chemin entre le « ne rêve pas ta vie mais vie tes rêves » et le « ils ignoraient que c'était impossible alors ils l'ont fait » de Marc Twain, je poursuis mes objectifs et écarte un à un les regrets que j'aurais pu avoir en renonçant ici et là. Bien des contraintes sauraient m'empêcher de vivre cette vie nomade, les meilleures raisons du monde pourraient aisément me retenir, mais je maintiens le cap coûte que coûte. Capitaine de mon navire, je ne le quitterai qu'à la fin et pas avant. J'ai trop avancé désormais pour faire un demi-tour incertain.